Quelques extraits de la chronique

Comunautarisme et christianophobie

Le communautarisme est une tendance qui pousse l’homme à limiter ses relations personnelles aux membres de sa communauté, qui l’accule à réduire sa relation à la cité à celle que sa communauté entretient collectivement, et le conduit à assimiler son mode de pensée à la pensée globale de sa communauté. (…) L’homme « communautarisé » ne se voit, ne se pense et n’agit qu’en tant qu’il est membre de telle communauté. Il nie ainsi une dimension essentielle de sa personne pour tendre à n’être plus qu’un individu interchangeable, inclus dans un sous-groupe de l’ensemble social. Ce communautarisme est un symptôme des Temps Modernes. Sa puissante dynamique politique s’appuie en partie sur la construction de « mythes phobiques ».

Le surgissement, relativement récent, du terme de « christianophobie » dans le paysage sémantique n’est pas neutre. Il s’inscrit, à mon avis, dans cette dynamique de « concurrence victimaire ». Jadis, les termes « antichristianisme » ou encore « anticléricalisme » suffisaient. Il faut croire qu’ils ne suffisent plus.

Clercs et laïcs

Certains laïcs pressent leurs pasteurs de prendre la tête de combats temporels, les soumettant aux pressions de leurs groupes catégoriels, dont l’affichage politique est parfois ostensible ; et certains pasteurs semblent redouter la liberté des fidèles, au risque d’être tentés de contrôler la pensée et l’action des laïcs, ce qui serait à la fois une chimère et un abus d’autorité. Les clercs n’ont pas pour vocation de prendre des positions, livrer des opinions, organiser et contrôler les actions et engagements des laïcs dans la cité.

Il existe une différence fondamentale de nature entre la réponse spirituelle que l’Eglise doit apporter aux fidèles – parfois désorientés par la difficulté de vivre en catholiques dans une société sécularisée – et la manière dont les catholiques, ou des catholiques, s’inscrivent dans le débat public. La hiérarchie de l’Eglise n’a pas pour fonction de porter la pensée et l’action de la communauté catholique dans la cité et d’opérer une médiation entre les fidèles et la cité.

L'œuvre de Roméo Castellucci

Je crois sincèrement que l’œuvre de Roméo Castellucci aurait dû inciter à davantage de méfiance en raison, non seulement de son ambiguïté intrinsèque, mais encore de l’ambiguïté revendiquée par l’auteur pour définir sa démarche artistique générale. Il y avait, à mon avis, un piège dans ce vrai faux débat qui a vu les catholiques livrer une petite bataille d’Hernani ad intra.

Dialogue avec l’art contemporain et « ouverture »

Si nous voulons dialoguer avec l’art contemporain, il nous faut le comprendre, en comprendre les pièges, les ambiguïtés et les contradictions. Si nous partons du principe à priori que les artistes contemporains sont de merveilleux producteurs de sens et de questionnement, si nous croyons pouvoir toujours poursuivre avec eux une recherche commune de la vérité fondée sur un véritable échange constructif, nous prenons le risque d’annihiler d’emblée tout esprit critique sur l’art contemporain. Un tel dialogue ne serait qu’une confortable et rassurante posture. Car il ne faut pas oublier que l’art contemporain peut exercer une tyrannie douce sur la pensée.

Penser la question de « l’ouverture » comme une étiquette, comme la nécessité de posséder un précieux sésame qui ouvre l’accès aux débats du monde, est un piège. Car l’étiquette a un prix : ici celui, exorbitant, de la liberté de pensée. Est-il « ouvert » celui qui prend garde, dans son expression, d’éviter toute idée qui pourrait lui valoir le qualificatif de « fermé » ? Est-il ouvert sur le monde celui qui, tout affairé à la contemplation narcissique de son « ouverture », ferme les yeux sur le monde réel pour ignorer ce en quoi il est profondément malade ? Est-il ouvert celui qui baisse les paupières sur ce qu’il peut y avoir de folie destructrice dans le déferlement massif de sécrétions humaines – sang, sperme, excréments, urine, salive, sueur, larmes -, observé depuis plusieurs années sur les planches du festival d’Avignon ?

N’avons-nous pas, par exemple, à interroger les nouvelles sacralités du temps, si bien traduites par l’art contemporain ? Celui-ci n’a-t-il pas, d’une certaine manière, violemment éradiqué, par son approche iconoclaste et sa culture de la transgression, le sacré pour lui substituer une autre sacralité, celle de la pulsion ? L’objet d’art, fruit d’une pulsion sacralisée, deviendrait-il par lui-même sacré ? Intouchable ? Si, comme l’affirme Castellucci, l’art a pris la place de la religion, ne se fait-il pas à son tour religion nouvelle, avec son espace sacré, son culte, ses dogmes, son clergé… et son Inquisition ?

Des combats à mener

Aujourd’hui, comme hier, l’homme a des combats à mener. Ces combats ne sont pas ceux de l’Eglise contre le monde, ce ne sont pas ceux d’une communauté, ce sont les combats que l’homme libre, catholique ou non, peut choisir de mener – ou non – pour la liberté de l’homme contre la barbarie marchande qui l’enferme dans l’asservissement consenti au règne des pulsions, les combats de la liberté de pensée face à une nouvelle « cité » artistique et intellectuelle qui semble se transformer toujours davantage en temps irréligieux des marchands de pulsions.

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