Chrétiens indignés : du bon usage de la « limite »
Par Guillaume de Prémare le lundi 26 décembre 2011, 12:09 - Point de vue - Lien permanent
A l’heure où la crise économique, monétaire et financière menace la prospérité des nations européennes, un groupe de catholiques français, qui ne sont pas des "professionnels" du militantisme politique mais des "gens ordinaires", lance le « Manifeste des chrétiens indignés ». Dans leur ligne de mire : le matérialisme mercantile. Leur conviction profonde : la crise est globale, à la fois anthropologique, morale, spirituelle, économique et écologique. Leur boussole : l’Evangile et la doctrine sociale de l’Eglise catholique. Leur aspiration profonde : construire, sur la base d’un mode de vie plus sobre, en rupture avec l’obsession de la croissance et de la consommation, un nouveau modèle économique et social, respectueux de l’homme et de la nature, un autre mode de relations sociales fondé sur une anthropologie plénière.
Le modèle consumériste résistera-t-il à la crise ? Pour ces « chrétiens indignés », il ne s’agit pas de jouer les "Madame Irma" : que ce modèle survive ou non, il est néfaste pour l’homme car il ignore la notion de « limites ». L’homme est limité mais il l’a oublié. Fasciné et grisé par le progrès technique et la profusion de biens matériels, l’homme contemporain a fini par oublier quelques notions simples : la sagesse humaine consiste à modérer ses appétits spontanés pour trouver un juste milieu entre l’excès et l’insuffisance ; les ressources naturelles sont limitées et il faut en user avec précaution ; la nature possède une capacité de renouvellement vital extraordinaire mais elle peut être épuisée par une activité productive désordonnée ; chaque génération a des responsabilités vis-à-vis des générations suivantes ; l’homme est un "animal" social et spirituel qui trouve son épanouissement et la vérité de sa vocation dans la relation désintéressée, le don, la gratuité et la transcendance, et il ne peut se réduire à sa fonction de producteur-consommateur. Et cela implique des limites.
C’est donc à partir de notions simples et réalistes, et non de chimères idéologiques, que ces « chrétiens indignés » posent un certain nombre de questions qui devraient interpeller leurs contemporains, notamment celle-ci, essentielle : l’idée d’une « croissance illimitée » n’est-elle pas une utopie ? Si l’homme veut vraiment bâtir une sorte de « mouvement perpétuel » de la croissance économique, cela implique nécessairement qu’il accroisse toujours davantage ses besoins matériels. Les besoins naturels réels de l’homme étant limités, un tel mouvement implique la création de besoins artificiels, à grand renfort d’un "matraquage marketing" qui confine parfois au viol des foules par la propagande publicitaire.
C’est la logique consumériste qui préside aujourd’hui. Et son résultat ne semble pas reluisant : la machine du « mouvement perpétuel » s’est emballée jusqu’à "dérailler" ; l’homme contemporain, avide du « toujours plus » a créé des "machines à fabriquer de l’argent" qui sont devenues folles ; nos sociétés, soucieuses de fournir à tous les moyens de consommer goulûment, vivent nettement au-dessus de leurs moyens, notamment au regard des déséquilibres démographiques qui menacent la solvabilité de l’Etat-providence ; l’homme contemporain, gavé de besoins artificiels, oublie ses besoins spirituels, l’origine et la finalité de son existence, et se met en quête d’un paradis terrestre exclusivement matériel ; l’homme occidental, gavé de loisirs, de pain et de jeux, cherche à réguler les conséquences de son mode de vie frénétique par la surconsommation massive de psychotropes ; l’homme contemporain, pour conjurer la mort, active les pistons d’une machinerie scientifique qui détruit la vie humaine ; l’homme contemporain, qui aspire de tout son être à l’amour, en fait un objet inaccessible et une course désordonnée qui détruit la famille, cadre naturel de l’amour humain.
Bref, l’homme contemporain occidental va globalement plutôt mal. Comment le nier ? Et la "machine" qui le broie est précisément la promesse du « sans limites » qui l’a mis en marche vers ce modèle aujourd’hui à l’agonie. Alors, y a-t-il une critique de la modernité à faire ? Ce n’est pas le progrès technique ni la volonté de prospérité des sociétés qui sont en cause, c’est l’idée que l’homme se fait de lui-même, l’ignorance qui semble le frapper sur ce qu’il est vraiment. Une grave crise d’identité en quelque sorte.
Les « chrétiens indignés » qui se manifestent aujourd’hui semblent dire à leur contemporain une chose très simple : « On t’a promis, on t’a menti. Il serait temps que tu te réveilles, parce que dans 3 mois, 6 mois, 5 ans ou 30 ans – qui sait ? - plus dure sera la chute si tu ne commences pas maintenant à réfléchir un peu, voire un peu plus qu’un peu. »
Citons par exemple, comme excellent objet de réflexion temporelle, cette triple vérité anthropologique :
1. Il ne faut pas confondre chez l’homme les besoins et les appétits : les besoins réels sont limités ; les appétits sont illimités.
2. Les appétits sont illimités, les ressources matérielles et naturelles sont limitées.
3. Celui qui ne limite pas ses appétits par un effort de la volonté crée un désordre personnel et social.
Ces idées simples ne sont pas des utopies : elles se fondent, bien au contraire, sur une anthropologie réaliste, sur la sagesse humaine et le bon sens. L’utopie serait plutôt de croire encore aujourd’hui à l’expansion universelle du « sans limites ». Ces idées ne sont pas « extrémistes » ou « radicales », elles appellent à la modération. La seule « radicalité » dans cette affaire, c’est celle de la conversion intérieure à laquelle l’homme est appelé. Et d’un point de vue chrétien, ces idées simples ne sont que la sage expression d’une vertu oubliée dans « le royaume des pulsions » : la tempérance. L’avenir appartient à l’homme tempérant.
Guillaume de Prémare