L’Eglise et les divorcés remariés : un sondage vu sous un certain angle
Par Guillaume de Prémare le mardi 22 septembre 2009, 14:24 - Revue de presse - Lien permanent
Fait relativement inhabituel, plusieurs supports de presse grand public (Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, L’Express, Europe 1, France Info…) ont donné un certain écho à une information publiée dans la presse catholique (1). En question : l’Eglise et les divorcés remariés. Au cœur de ce buzz médiatique : un dossier de fond appuyé par un sondage vu sous un certain angle…
(1) Pèlerin du 17 septembre – « Les divorcés remariés interpellent l’Eglise »
Décryptage
Que contient le dossier ?
Des témoignages de divorcés remariés qui demandent plus de souplesse à l’Eglise, trois encadrés sur des expériences pastorales spécifiques aux divorcés remariés, un débat de fond entre un prêtre et un théologien.
Que dit le sondage ?
1. Les catholiques divorcent autant que les autres.
2. Les catholiques veulent que l’Eglise assouplisse ses règles.
Quel écho la presse grand public donne-t-elle ?
Elle reprend uniquement le sondage, avec l’idée suivante : en matière de divorce, les catholiques font et pensent comme les autres (sur l’impossibilité du remariage religieux et de l’accès à l’eucharistie des divorcés remariés).
L’écho de la presse grand public est-il fidèle ?
Il est partiel mais fidèle. Le sondage est repris sans développements particuliers, il n’y a ni manipulation, ni surexploitation, c’est factuel.
Le sondage est-il sérieux ?
Il est éminemment contestable, principalement pour deux raisons :
1. Il semble ubuesque de passer au crible d’un sondage le sacrement de mariage et celui de l’eucharistie. En effet, les sacrements ne relèvent pas du domaine de l’opinion, mais de l’assentiment libre de la foi. Quant à la question de l’accès à la communion des divorcés remariés, elle échappe par nature au domaine de l’opinion publique car elle est théologique.
2. L’élément déterminant dans le sondage se trouve dans l’opinion supposée des « pratiquants réguliers », qui penseraient massivement comme tout le monde, à savoir que « l’Eglise devrait adopter une attitude plus souple ».
Or :
A. Le sondage a été réalisé auprès de 1 000 personnes. Compte-tenu du faible taux de pratique religieuse, le nombre de « pratiquants réguliers » de l’échantillon n’excède probablement pas 200 personnes (le chiffre n’est pas précisé dans la fiche technique du sondage).
B. Pour connaître l’opinion des « pratiquants réguliers » sur une question ou une autre, il conviendrait de réaliser un sondage sur un échantillon de 1 000 pratiquants réguliers, fondé sur des critères solides et sociologiquement représentatifs (si tant est que le recours au sondage ait un sens).
Résultat
En interrogeant une ou deux centaines de catholiques, appelés « pratiquants réguliers » selon des critères extensifs, une idée a été massivement diffusée auprès du grand public : en matière de divorce, les catholiques font et pensent comme les autres.
Questions
1. Si en matière de divorce, les catholiques font et pensent comme les autres, que vaut le témoignage de fidélité des couples et familles catholiques ?
2. La presse catholique a-t-elle une vocation et une responsabilité spécifiques, particulièrement quand il s’agit de rendre compte de débats internes à l’Eglise ? Quelle image de l’Eglise et des fidèles renvoie-t-elle ?
Guillaume de Prémare
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Commentaires
HABITUDES MÉDIATIQUES
Pour répondre à votre question 2, peut être que la presse catholique ne doit pas forcément imiter les habitudes médiatiques : sondages sensationnels etc...
==> Réponse à Frédérique
C'est bien mon avis. Les sondages sont intéressants sur certains sujets, mais sur des questions très théologiques, il me semble que le débat de fond est nettement préférable. Ce débat est d'ailleurs présent dans le dossier du Pèlerin, mais il est malheureusement occulté par le sondage qui capte toute l'attention dans l'écho médiatique qui est donné.
Ou alors faudrait-il faire lire aux personnes interrogées, avant qu'elles ne se prononcent, un document qui fasse la synthèse de la problématique théologique et pastorale. Mais un sondage est assez binaire par nature, il ne peut comporter toutes les subtilités d'une question.
UN SUJET DIFFICILE
Cela reste un sujet difficile.
Il arrive que des couples que l'on croit solide explosent par la volonté d'un seul.
L'autre, celui qui subit, ne trouve plus sa place dans l'Eglise.
Au delà des limites, réelles, du sondage, il faut apporter une réponse claire à des chrétiens qui se sentent mis à l'écart de notre communauté.
A propos de Pèlerin, j'avoue attendre avec impatience qu'il évoque mon livre Dieu est de retour (dont tout le reste de la presse catho parle, à quelques rares exceptions près) où d'ailleurs, et ce n'est sans doute pas un hasard, Mgr Cattenoz, souvent décrié par une certain presse, évoque justement - entre autres choses - ce qu'il a lancé pour les divorcés-remariés...
==> Petit clin d'oeil amical à Jean-Baptiste Maillard:
Mon cher JB, si toute la presse catho a parlé de ton excellent livre "Dieu est de retour" à l'exception d'un titre, je pense que c'est là un beau succès !
Tu peux te consoler : beaucoup d'auteurs déboucheraient le champagne pour le tiers de ta couverture médiatique...
Amitiés,
Guillaume
LACUNES DE LA PREDICATION ?
La source du problème pourrait bien être une lacune dans la prédication concernant l'Eucharistie, depuis Vatican II. Je m'explique. L'Eucharistie a trois aspects, bien définis pr le concile de Trente : a) le sacrifice, b) le repas fraternel et c) la présence réelle. Enthousiasmés par l'aspect de "participation active", nous avons eu tendance, sur trois ou quatre décennies, à mettre en avant l'aspect repas fraternel. Or, l'aspect sacrificiel est largement ouvert comme source de grâce pour tous. Même pour ceux "qui ne reçoivent pas le Christ", dit le Concile de Trente. Si donc on restreint l'Eucharistie à sa seule dimension de repas, ceux qui ne peuvent y avoir part se sentent évidemment exclus. A mon avis, si le problème des divorcés remariés est à ce point dramatique de nos jours, c'est là qu'il faut chercher à la fois l'explication et le remède. Bien entendu, tout cela mériterait d'être nuancé...
REPONSE À LAURENT
Oui, c’est un sujet difficile. C’est pourquoi, à mon avis, elle ne peut être traitée par sondage.
L’objet de la note de « Médias & Evangile » est de décrypter les aspects « communication et médias » de l’affaire, en soulignant le caractère inopérant et préjudiciable du traitement “sondagier” d’une question qui mérite mieux.
Sur le fond, il n’est pas exact que la personne divorcée « ne trouve pas sa place dans l’Eglise » :
- Une personne divorcée peut accéder à tous les sacrements de l’Eglise, y compris l’eucharistie.
- Une personne divorcée et remariée ne peut accéder à l’eucharistie, mais peut trouver sa place dans sa communauté paroissiale et participer à la vie de l’Eglise.
- Une pastorale spécifique s’est développée depuis 10 ou 15 ans en direction des divorcés remariés. Il serait faux de dire que l’Eglise ne s’en occupe pas. Je vous renvoie pour cela au dossier de Pèlerin qui expose des expériences pastorales diverses (Chemin-Neuf, diocèse de Strasbourg, Mission de France) et recense, sur une pleine page, les adresses utiles correspondant aux différentes réponses pastorales proposées.
REPONSE À J-CLAUDE
Admettez, Jean-Claude, qu’il n’y a pas de contradiction entre le concile de Trente et le concile Vatican II sur la messe. Il faudra bien, un jour où les esprits s’apaiseront, cesser d’opposer pour articuler…
Sur la prédication : il est vrai qu’une meilleure compréhension de l’eucharistie permettrait certainement une meilleure compréhension de la question des divorcés remariés. Il y a du travail, il nous concerne tous… et pas seulement les prédicateurs.
LA PAROLE À LA BASE ?
Vous critiquez les sondages, mais la base n'a pas la parole dans l'église. Il y a tant de choses que nous ne comprenons pas dans ce que dit l'église.
L'OPINION NE FAIT PAS LA VÉRITÉ
Je note que : "Lorsque les catholiques sont eux-mêmes divorcés, leur opinion se confond avec celle de l’ensemble de la population."
Heureusement, ce n'est pas l'opinion qui fait la vérité et détermine la position de l'Eglise...
Le Christ demande que l'Homme ne sépare pas ce que Dieu a unit. Que les "catholiques" divorcés-remariés soucieux de faire "bouger les choses" dans l'Eglise s'en souvienne.
Leur souffrance est certainement réelle, et loin de moi l'idée de la minimiser, mais il me semble offensant vis-à-vis de Dieu de vouloir faire coller Sa Parole à nos limites et à nos fautes.
Que Dieu nous garde tous.
REPONSE À MARTINE
Il existe quand même des modes d’expression pour la base, comme les synodes diocésains par exemple. Mais il est vrai que l’Eglise n’organise pas des congrès annuels où l’on vote des motions. Si c’était le cas, son enseignement changerait tout le temps. Je pense que vous et moi ne pouvons réduire notre foi et notre perception de l’Eglise à nos propres opinions ou préférences, aussi légitimes fussent-elles. Nos opinions sont respectables, mais contingentes.
Sur ce que nous ne comprenons pas : je pense que la réponse est dans la formation personnelle (il existe tant d’outils de formation, peut-être plus que jamais). Nous devons nous former car le Christ compte sur notre parole pour diffuser sa Parole. C’est cette Parole qui compte par-dessus tout.
REPONSE À RAISTLIN
Vous faites bien de rappeler cette dimension des choses, mais reconnaissons que la tentation de faire « coller la parole de Dieu à nos propres limites » nous concerne tous.
Sur le plan humain, je crois que le plus difficile concerne les personnes qui ont été abandonnées par leur conjoint (comme l’évoquait Laurent). L’une d’elles m’a dit un jour (je cite de mémoire, qu’elle me pardonne si la citation est imparfaite) : « J’ai choisi de rester fidèle à mon mariage pour mes enfants, pour qu’ils comprennent la valeur de l’engagement. » Son chemin n’est pas facile.
OUVRIR UNE VOIE INTELLIGENTE VERS LA VERITÉ
Il est urgent que les médias qui se disent chrétiens ouvrent une voie intelligente, vers la Vérité. Bien sûr, on peut et on doit ouvrir les débats. Il ne faut pas occulter les difficultés au nom d'une obéissance qui deviendrait cécité. Mais il n'est pas compréhensible que ces médias proposent ces débats de façon faussée, sur des posulats qui, pour être vendeurs, sont biaisés.
Arrêtons de fissurer de l'intérieur cette Eglise que nous habitons ! Elle est déjà fragilisée et suffisamment incomprise de l'extérieur.
EN SAVOIR PLUS EN CONSULTANT "PORT SAINT NICOLAS"
Puis-je me permettre de signaler cet excellent article
disponible sur la toile :
http://www.portstnicolas.org/Divorc...
Qui calmement permet de réflechir chacun de notre coté sur ce douloureux problème.
A OLIVIER
Merci Olivier pour cette excellente source documentaire.
On y trouve notamment des extraits du paragraphe 84 de l'encyclique de Jean-Paul II Familiaris Consortio (paragraphe intégralement destiné aux divorcés remariés).
Notamment :
"La participation aux sacrements est la voie ordinaire de la sanctification. Toutefois, ceux qui ne peuvent pas recevoir ces sacrements peuvent accueillir les dons du Christ dans la prière, dans un souci de conversion permanente, dans la communion spirituelle et par une vie remplie de charité."
A Guillaume de Prémare :
Je voudrais vous assurer, cher Guillaume, qu'il n'a jamais été dans mes intentions d'opposer Vatican II au concile de Trente - interprétation "de rupture", comme dit Benoît XVI. Ce que je voulais dire, c'est que, ayant plus ou moins gommé l'aspect sacrificiel de l'Eucharistie dans nos catéchèses et prédications, il n'est plus resté que celui du repas fraternel. Si ma mémoire est bonne, le Cardinal Ratzinger faisait semblable remarque dans son livre "Entretien sur la Foi", au chapitre consacré à la liturgie justement... Ce qui revient à dire que c'est tout le mystère chrétien que l'on doit annoncer, et non pas seulement des fragments. Mais ceci est une autre affaire...
A J-Claude
Merci pour cette précision. Je partage votre point de vue et votre mémoire est excellente puisqu'il est tout à fait exact que c'est le point de vue de Joseph Ratzinger dans son fameux livre "Entretien sur la Foi" (à lire ou relire).
Je précise que mon intention n'était pas tant de vous faire une objection que de saisir l'opportunité que vous me donniez de promouvoir "l'herméneutique de continuité" que le pape enseigne.
A Guillaume,
Les différents échanges ci-dessus me paraissent très représentatifs des problemes rencontrés par l'Eglise pour communiquer son message.
L'origine de l'échange, si je ne m'abuse, était d'éviter qu'un sondage devienne la Vérité.
Il y a eu à suivre beaucoup d'échanges de qualité avec des joutes amicales, des renvois à des textes surement très interessant.
Mais je pense, hélas, que le commun des mortels cherche une information accessible et se désinteresse des sujets jugés trop intellectuels.
Les médias sont comme ils sont, ils vont dans le sens du vent; et attention aux messages véhiculés par internet.
Il faut donc que l'Eglise réussisse, sans dénaturer le Message, à occuper l'espace médiatique.
Sacré challenge !
A LAURENT
1. Votre constat est très juste : "le commun des mortels cherche une information accessible et se désintéresse des sujets jugés trop intellectuels".
A mon avis, le catholique qui souhaite s'engager pour l'Evangile ne doit pas accepter de penser comme “le commun des mortels” : il doit l'éclairer. Pour cela, il doit se former, lire des textes, réfléchir, prendre au sérieux sa vie de foi, parce qu'il a une responsabilité.
Quant à la presse catholique, elle ne peut se conformer aux méthodes médiatiques communes. Elle a les moyens et les talents pour tirer ses lecteurs vers le haut, faire le pari de l'intelligence. En grande partie, c'est ce qu'elle fait, le niveau est bon (La Vie, Famille Chrétienne etc.). Mais les contraintes économiques sont extrêmement fortes, c'est très difficile. Dans cette affaire, Pèlerin s'est livré trop facilement aux facilités de l'émotion sondagière.
Le plus grand ennemi de l'intelligence n'est pas la bêtise, c'est la paresse intellectuelle.
2. Le challenge est bien identifié : l'Eglise doit "occuper l'espace médiatique".
C'est ce que nous essayons de contribuer à faire modestement, petit à petit, mais un, deux ou 10 blogs n'y suffiront pas. Il faut réfléchir aux moyens de communication de masse... et c'est urgent.
Je partage votre opinion sur ces sondages : mais je suis plus sévère que vous, car je ne pense pas qu'ils soient effectuées sur deux cents personnes, mais sur cinquante (si on se base sur le chiffre de 5 % de pratiquants). 100 % d'accord avec vous également sur l'impossibilité de pratiquer des enquêtes d'opinion sérieuses sur les questions de foi : en réalité, les méthodes des instituts de sondage n'ont pas changé depuis les premières enquêtes, menées dans les années cinquante par le chanoine Boulard... le principal indicateur considéré de la foi des personnes y est la pratique dominicale, ce qui est absolument réducteur.
Je serais plus nuancé sur la presse catholique (d'ailleurs, existe-t-il "une" presse catholique ? je vois surtout des médias qui tirent en ordre dispersé, ce qui est plutôt rassurant). J'y lis très souvent quantités de témoignages positifs sur la vie de famille et la vie de couple. Mais l'écho suscité par ces témoignages est évidemment insuffisant.
Bonjour,
Rien à voir ou presque avec ce sujet, sinon le fait que c'est un sondage que je viens de découvrir, et qu'il emploie exactement la même technique que celle décrite ici : sur l'euthanasie, c'est du 24/09/2009 et c'est véhiculé par l’Association pour le Droit à Mourir dans la Dignité : http://www.bva.fr/administration/da...
Je ne sais pas si vous étiez au courant, donc je vous transferts.
Conclusion du sondage : trois Français sur quatre sont favorables à la pratique de l'euthanasie «même si elle n'est pas autorisée par la loi, lorsque des personnes atteintes d’une maladie incurable en phase terminale la réclament» Pour les "catholiques pratiquants réguliers" ça retombe à 45%.
Vu le hors sujet, vous n'êtes évidemment pas obligé de publier ce commentaire ici, sa place est peut-être ailleurs.
Merci Pneumatis pour cette information... qui n'est absolument pas hors sujet mais en plein dans le sujet (de l'usage douteux des sondages).
Je pense que nous allons travailler prochainement de manière plus profonde sur la question des sondages.
Bonjour,
Je trouve dommage que la discussion soit limitée au sondage publié par le Pèlerin.
C'est un dossier complet que le pèlerin a diffusé.
Le sondage n'était qu'une entrée en matière.
Les témoignages et le débat entre le Père Guy de Lachaux et X. Lacroix sont remarquables.
Pour terminer, je trouve très dommage de critiquer un sondage sans éléments probants : il serait plus judicieux de contacter le Pèlerin et d'obtenir des informations fiables sur le nombre de personnes interviewées et les conditions d'analyse des résultats, plutôt que de supposer ceci ou cela.
Mais je suppose que vous vous en doutiez !
Un petit complément :
Le sondage complet est présenté là : http://www.pelerin.info/mm/illustra...
LA REPONSE DE RENE POUJOL,
ancien directeur de la rédaction de Pèlerin
Je ne prends connaissance qu'aujourd'hui, et donc bien tardivement, de la note de Guillaume de Prémare relative à l'enquête sur les divorcés remariés publiée dans Pèlerin au mois de septembre. Il se trouve que j'étais, à cette date, directeur de la rédaction de Pèlerin et que j'ai dirigé moi-même cette enquête, sondage y compris.
Monsieur de Prémare retrouve, sur ce sondage, les commentaires habituels du monde ecclésiastique lorsque l'état de l'opinion n'est pas conforme à ses souhaits. Contester la représentativité d'un échantillon est trop facile. Tous les synodes diocésains, tenus en France depuis deux décennies, aboutissent, sur cette question, aux mêmes conclusions que notre enquête. Les synodes ne seraient-ils pas représentatifs des catholiques pratiquants ?
Par ailleurs, nous expliquer que ce sont là des problèmes "théologiques" , non dissolubles dans les sondages est une manière, à peine habile, de laisser entendre qu'entre le Magistère et le chaos il n'y aurait pas de place pour la moindre évolution !
Monsieur de Prémare il eût été honnête de dire à vos lecteurs que dans notre enquête Timothy Radclife ancien maître général de l'Ordre dominicain (qui n'est pas vraiment un gauchiste) estime que "le moment est arrivé" pour l'Eglise d'infléchir sa position, que de son côté le théologien moraliste Xavier Lacroix (qui ne fait pas profession de relativisme) pense conforme à l'héritage biblique que l'on puisse envisager une pénitence de 7 ans au terme de laquelle les divorcés remariés pourraient le cas échéant être à nouveau admis aux sacrements. Sans parler du rappel constant, repris dans notre enquête, que les Eglises d'Orient ont depuis toujours, et avant même le schisme de 1054, une pratique pastorale différente de la nôtre qui, pour autant, n'a jamais été condamnée par Rome.
Alors, de grâce, que l'on cesse de nous donner des prétendues leçons d'objectivité journalistico-ecclésiale là où s'exprime rien d'autre qu'un choix parmi d'autres et à ce titre rerspectable. Mais nous ne sommes ni des hérétiques ni des pestiférés. Et le voix que nous faisons entendre est celle du sensus fidéi dont je m'étonne que vous ne soyez pas capables de faire la différence avec la simple expression d'un sondage d'opinion.
A Lourdes, lors de la récente assemblée plénière, trois évêques sont venus, spontanément, me dire tout le bien qu'ils pensaient de cette enquête. Sans doute des ennemis de l'Evangile, de l'Eglise et du pape ? Allons donc ! Lorsque des pasteurs, des théologiens et le peuple chrétien lui-même disent ensemble au pape, avec le respect qui lui est dû, que l'on ne peut plus condamner des hommes et des femmes "à vie" à être éloignés des sacrements, quoi qu'en pensent les promoteurs de Mé&dias & Evangile, ils sont dans leur droit au sens le plus traditionnel du code de droit canonique.
REPONSE A RENE POUJOL
1. Un grand merci à René Poujol d’avoir exposé ses motifs et répondu à notre décryptage. Afin qu’il n’y ait pas de malentendu entre nous, je précise que notre objet n’était pas de faire une critique d’ensemble du dossier de Pèlerin mais de contester le mode d’entrée du dossier par sondage. Le dossier, sur lequel nous avons renvoyé nos lecteurs par un lien, contient en effet beaucoup d’éléments remarquables et intéressants, avec notamment une place riche laissée à des témoignages, des récits d’expériences pastorales remarquables et un débat de fond intéressant avec Xavier Lacroix.
2. Ce que nous avons voulu analyser, c’est le sondage et l’écho qu’il a eu dans la presse grand public, pour souligner que ce sondage a « vampirisé» le reste du dossier qui était, à mon avis, beaucoup plus intéressant et que n’a malheureusement pas repris la presse grand public. Peut-être aurions-nous du le préciser de manière plus évidente et montrer ainsi l’exemple… Cependant, même si je comprends maintenant mieux vos motifs, je persiste à penser que les sondages ont tendance à « tuer le fond ». Tout acte public peut être soumis à critique et c’est bien ainsi : nous avons critiqué un aspect de votre dossier, vous avez critiqué notre décryptage. Le constat est que nous sommes en désaccord ; je propose que ce désaccord ne fasse pas l’objet de crispations entre nous.
3. Croyez bien que je fais la différence entre le « sensus fidei » et un sondage d’opinion, mais les grands médias eux ne le font pas… et c’est en partie là le problème. D’un sondage, ils concluent : « les catholiques font et pensent comme tout le monde en matière de divorce ». Or, je pense qu’il est capital, à notre époque, de valoriser le témoignage de fidélité de nombreux couples catholiques (et Dieu merci pas seulement des catholiques), non pour se glorifier mais pour dire à nos semblables que « l’amour pour toujours, c’est possible ». Car si nos semblables en viennent à se dire « le mariage pour la vie, c’est trop dur, d’ailleurs même les cathos n’y arrivent pas et pensent que c’est impossible », je pense que c’est un problème et que cela ne contribue pas au bien particulier des familles et au bien commun de la société. En ce sens, je pense, contrairement au frère Radclife (ancien supérieur des dominicains), que ce n’est certainement pas le moment de faire évoluer la règle et que la pastorale des divorcés-remariés, en plein développement (ce que votre dossier souligne), est une bonne manière de répondre aux difficultés actuelles, même si toute chose est imparfaite. Je crois qu’aujourd’hui nul ne peut nier la sollicitude pastorale de l’Eglise envers ces personnes, votre dossier en témoigne. L’Eglise n’est pas une mère sans cœur.
4. A titre personnel, je tiens à vous dire sincèrement que j’ai trop de respect pour vous et pour Pèlerin pour vous considérer comme « pestiféré » ou « hérétique ». Je vous assure que les excommunications rageuses ne sont pas le genre de la maison et que je considère bien au contraire qu’il y a un travail à faire pour que les catholiques puissent débattre de leur désaccords sans s’envoyer des excommunications réciproques. Il est vrai qu’il existe à cet égard quelques habitudes détestables à combattre. A mon avis, ces mauvaises habitudes tiennent au fait que nous survalorisons trop l’importance de nos propres opinions. Les opinions sont bonnes, mais elles restent… des opinions.
Merci encore René Poujol d’avoir réagi sur notre blog. J’espère que nous aurons l’occasion d’en parler de vive voix prochainement. Cette question est si importante… et il y aurait encore tant à réfléchir et à dire.
Très respectueusement,
Guillaume de Prémare
Merci, cher Guillaume de Prémare, de la tonalité amicale de votre réponse. J'avais été, je l'avoue et ma réponse en témoigne, irrité de cette "fin de non recevoir" qui nous était opposée. Je ratifie tout à fait votre propos final sur l'urgence d'un dialogue entre nous, sans tomber dans le piège des excommunications réciproques.
Vous me permettrez trois brefs commentaires en réponse à votre texte, dans cet esprit de dialogue que vous évoquez.
1 i Il est courageux de votre part de dire votre désaccord avec Timothy Radclife. Pour ma part je souscrit à son analyse et à sa proposition. Là où l'Eglise ne peut pas transiger c'est sur l'indissolubilité du mariage chrétien "sacramentel". Mais l'ensemble des propositions formulées ici ou là, pour humaniser la position de l'Eglise, ne vise pas à la remettre en cause. Il mer semble que l'on peut tenir l'un et l'autre à la fois.
2 - Vous réaffirmez, avec raison, que l'Eglise est "bonne mère" (c'est moi qui emploie le terme). Sauf que le Père étant absent elle substitue aussi à lui et que c'est le Magistère que l'on entend le plus souvent s'exprimer publiquement, la pastorale étant de l'ordre de l'intime, du particulier. Comment des Français qui n'ont plus de lien avec l'Eglise et qui ne connaissent aucun prêtre personnellement peuvent-ils savoir que l'Eglise est pardon et accueil ? Je le dis ici d'autant plus volontiers que le reproche nous a été fait bien des fois, lorsque je dirigeais la rédaction de Pèlerin, et parfois par tel ou tel évêque, de ne pas nous en tenir à la position du Magistère sur toutes ces questions.
3 - Dès lors, je n'ignore pas la capacité des médias à faire dire autre chose aux sondages que ce qu'ils veulent bien dire. Surtout lorsque tel ou tel chiffre leur semble utile pour porter un nouveau coup à l'institution. Mais il s'avère que c'est parce qu'une personne a entendu parler de tel sondage qu'elle achète notre magazine et découvre... le fond d'une enquête qui lui parle au coeur parce qu'elle y reconnaît son propre vécu. Sans sondage point de reprise média et donc point de contact avec un public qui ne nous connaît pas ! Dison enfin, filialement, à ceux qui nous reprochent cette politique des sondages que s'ils permettaient, sur ces questions, une plus libre expression dans l'Eglise, nous n'aurions pas besoin d'y recourir. Vous savez comme moi que sur cette question de l'accès aux sacrements des divorcés remariés, tous les synodes diocésains ont demandé une évolution des positons du Magistère et que les consignes de Rome sont qu'il est inutile de faire remonter au pape de telles conclusions puisque, par définition, le Magistère ne changera pas ! Plus têtu, tu meurs... hélas !
Cordialerment.
René Poujol
POURSUIVONS NOTRE ECHANGE
Merci cher René Poujol. Je ne doutais pas un instant que vous accepteriez de bon cœur un échange amical et fraternel. Vous montrez ainsi qu’il est possible d’avoir des débats sur une tonalité amicale en partant de points de vue opposés. J’ai le sentiment que tous deux sommes sensibles à cela et il est tout à fait agréable de se rejoindre sur cet aspect des choses.
Je propose donc de poursuivre un petit peu.
1. En effet, je ne souscris pas à la position de souplesse de Timothy Radclife, ce qui n’est certes pas très facile, d’une part en raison de l’éminente qualité de l’ancien « patron » des dominicains, d’autre part parce qu’il est, de fait, peu confortable, de se trouver dans la position de celui qui défend le dogme et le magistère… et la rigueur qui va avec. Toute position défensive peut amener à des crispations, c’est humain. Lequel d’entre nous n’a pas fait cette expérience personnelle ? A partir de là, la question touche à la vie intérieure : « En quelque maison que vous entriez, dites d'abord: «Paix à cette maison! » (Lc 10, 5). Etre instrument de paix : règle numéro 1 de l’évangélisation et de la relation avec l’autre.
2. D’accord avec vous : tout le problème est de « tenir à la fois l’un et l’autre » (l’indissolubilité du mariage et la sollicitude pastorale). Mon idée est qu’il sera compliqué de « tenir l’un et l’autre » en fragilisant (voire en désarticulant) les sacrements. Ils sont, selon le mot de Simone Weil « le trésor de l’Eglise » (ce qui revient à dire que le Christ est le trésor de l’Eglise puisque les sacrements prolongent l’œuvre de salut du Christ par son Eglise qui est son corps dont il est la tête). Trois sacrements sont en jeu dans cette affaire : celui du mariage, celui de la pénitence et celui de l’Eucharistie. Et les sacrements ne sont pas des abstractions, même si l’intelligence des sacrements est accessible par l’abstraction. Et sont en jeu, dans le même temps, des situations personnelles poignantes. Et c’est bien ce qui rend la question si complexe. J’ajouterai qu’est également en jeu la question du couple et de la famille, si fragilisés aujourd’hui, ce qui est, à mon avis, un drame humain et social car les familles sont le trésor d’une société. Il faut donc aussi prendre en compte l’intérêt direct et capital que représente la promotion de la famille, qui passe nécessairement par la promotion de l’alliance définitive et irrévocable de deux êtres qui se donnent l’un à l’autre pour construire l’enjeu de toute une vie. Un enjeu qui les concerne bien évidemment personnellement, mais qui concerne toute la société, et donc le bien commun.
Il faut à cet égard souligner que la première blessure qui touche un couple de divorcés-remariés, c’est la désunion conjugale et donc familiale. La blessure que cause souvent (mais pas toujours) l’impossibilité d’accès aux sacrements (pénitence et en conséquence Eucharistie) vient se greffer sur cette blessure originelle, ce qui, je le reconnais, ajoute parfois de la souffrance. C’est pourquoi je pense que la première urgence est de conforter le mariage chrétien, de mieux y préparer et de mieux accompagner les couples en difficulté.
3. En effet, « par définition », si le magistère évolue tout le temps, ce n’est plus le magistère. « Plus têtu, tu meurs » dites vous. Certes, mais « moins têtu, il meurt », ne croyez-vous pas ? Et s’il meurt, alors…
Précisons que sur cette question le magistère est directement lié à la révélation en Jésus Christ contenue dans les évangiles.
Quelle place tient le magistère dans ma foi ? Voilà une question. Quel niveau de foi puis-je mettre dans le fait que l’Esprit Saint dirige l’Eglise selon la promesse du Christ ? Quelle ascèse personnelle puis-je mener pour avoir un regard de foi sur le magistère comme déclinaison bienveillante du regard de foi que j’ai sur la personne du Christ ? Quel regard filial puis-je poser sur l’Eglise dans sa dimension hiérarchique, sachant que Lubac précise dans « Méditations sur l’Eglise » que c’est dans sa dimension hiérarchique que l’Eglise est notre mère ? Comment puis-je mieux aimer ma mère ? A mon avis, sans esprit d’examen, l’opinion risque d’envahir toute notre personnalité. Après, on passe son temps à batailler et on perd la paix intérieure. A titre personnel, je défends l’idée que l’opinion personnelle peut s’inscrire dans une ascèse intérieure. Dans ce cadre, l’opinion peut être une excellente porte d’entrée vers l’acte de foi et non un tyran qui envahit et stérilise notre vie intérieure.
4. Pour revenir aux sondages, vous avez parfaitement raison de souligner que c’est souvent la seule manière pour la presse catholique d’être reprise par la presse grand public… et il est important que notre presse, si riche et si diverse, trouve un écho dans les médias. Devons-nous nous plier ? Devons-nous résister ? Ce sont en effet de vraies questions.
5. La libre expression dans l’Eglise : importante et nécessaire oui. Il y a par exemple les synodes, vous l’avez souligné. Il y a aussi, vous avez raison, les droits des fidèles, reconnus par le droit canon, de « faire connaître aux pasteurs leurs besoins pastoraux ». Après, toute la question est de savoir quel est le degré et la nature de la libre expression, notamment au regard de ce que notre tradition spirituelle appelle « l’obéissance de la foi ». L’obéissance n’est certes pas très attirante à priori. Vous allez penser qu’à force je finis par apprécier le fait de dire des choses peu populaires mais je concède que j’ai de la tendresse pour la notion d’obéissance. Peut-être que cela me renvoie à la douce nostalgie de l’enfance ou la sécurité consistait à se soumettre à l’autorité paternelle et maternelle comme manière appropriée de choisir son bien objectif…
Et il y a l’articulation entre obéissance et liberté, l’obéissance comme « acte supérieure de la liberté », notion qui nous renvoie avec bonheur à la « dulcis Virgo Maria », à son « Fiat » et à son « Magnificat ». Voilà, c’est un peu survolé, mais c’est un début…
Bien amicalement et très joyeux Noël !
Guillaume de Prémare